La presse en parle
Créée en 1950, au Théâtre des Noctambules, jouée depuis plus de soixante ans dans le minuscule Théâtre de la Huchette, la pièce de Ionesco, qualifiée par l'auteur "de théâtre à vide" ou de "théâtre de dérision", poursuit sans discontinuer son aventure. Chaque jour, file d'attente assurée dans ce musée du théâtre de l'absurde, qui fut le creuset du théâtre contemporain. Deux couples au coin du feu échangent des propos débiles. Les acteurs, l'air de rien, débitent leurs phrases ineptes avec une rigueur impavide. "Tragédie du langage", disait l'auteur roumain. C'est irrésistible. Cette "Cantarice chauve", mise en scène par Nicolas Bataille et jouée en alternance par les comédiens du théâtre, n'a pas pris une ride. C'est plus que muséal. Ça vaut le détour !
Une salle vide… Cela arrive dans la vraie vie. L’autre soir, le chroniqueur et son épouse avaient décidé, pour célébrer un anniversaire intime, de changer. Pas de restaurant, pour cette fois. « Tiens, si on allait à la Huchette ? » La Huchette, tout le monde connaît. Tout Parisien qui se respecte se dit, de temps en temps : « Il faudra que j’y aille un jour. » Mais la Huchette c’est un peu comme la tour Eiffel ou les bateaux-mouches : les provinciaux de passage en raffolent, les Parisiens ne manqueront pas d’y aller… plus tard.
Depuis 1957 se donnent dans ce minuscule théâtre de la Rive gauche les deux courtes et célébrissimes pièces d’Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve et La Leçon. La dix-sept millième représentation a eu lieu au printemps de cette année. Des générations d’acteurs se sont succédé sur les planches du petit théâtre où l’on ne peut guère être plus de soixante spectateurs. Les rires emplissent vite le volume. Ce soir-là, il y avait, pour La Cantatrice , des brigades de jeunes Américaines caquetant et nasillant avant les « trois coups ». Un bruit d’enfer. Une pièce folle, hilarante, bien connue. Puis la salle se vida.
On escomptait, pour la Leçon , en deuxième spectacle, la venue d’un groupe qui avait retenu quelques places. Nul ne se montra : c’était un groupe fantôme, une troupe de déserteurs. Restèrent deux spectateurs, au milieu de la salle. Le chroniqueur et son épouse. Gênés, on peut le croire. Isolés, un peu penauds. « Ils ne vont tout de même pas jouer pour nous deux ? » Si, ils jouèrent, pendant une heure. Mettant beaucoup de cœur à l’ouvrage. Sachant qu’il n’y avait personne d’autre pour rire, les deux de la salle riaient excessivement fort, pour meubler l’espace. Pour faire foule à deux…
Chacun a des expériences de ce type. Des surprises, bonnes ou mauvaises. Quand vous êtes seul dans un lieu mythique, une cathédrale en plein hiver, une aérogare après la fermeture, le lycée de votre enfance durant les vacances scolaires, vous avez toujours le sentiment d’occuper indûment la place où le hasard vous a mis et que vous offre l’absence de tout autre. Vous êtes coincés, si l’on peut dire, dans le vide. Pas de chemin de fuite possible. Il faut donc jouer le jeu de la présence. En l’occurrence, sur scène trois personnages, dans la salle deux personnages. Inhabituelle proportion.
Les comédiens auraient été fondés à annoncer que, faute de combattants, le combat absurde de La Leçon ne pourrait avoir lieu. Au contraire. Ils jouèrent, avec ardeur, avec puissance et talent. On aurait dit que leur engagement était accru par rapport à ce qu’il aurait été si la salle avait été comble. Comme s’ils lançaient un défi au vide. À la fin, la salle acclama les comédiens, battit des mains à se rompre les phalanges, et prit la parole pour remercier chaleureusement la troupe pour avoir fait « comme si » .
Ce fut une expérience étrange mais heureuse. Elle démontra la persistance, dans les recoins de notre société, d’une gratuité totale. Ils n’avaient rien à gagner à se défoncer comme ils le firent. Ils n’avaient rien à démontrer à deux péquins assis. Peut-être se dirent-ils, tous les trois, que cette soirée bizarre serait, dans leur carrière, un souvenir poétique. Un moment de grâce ? Ce fut le cas pour nous. Désintéressement, gratuité de l’effort, absence de récompense, gain nul : nous étions dans un autre monde. Et il faisait très bon, dans ce monde-là. Merci à eux !
[…] Quand la pièce fut jouée pour la première fois, en 1950, elle était une merveille de comique. Pure et simple. Chaque mot déclenchait le rire. C’était comme l’a dit Ionesco du « théâtre à vide ». Les acteurs, impavides, égrenaient les formules idiotes ou les monologues débiles, irrésistibles, d’une voix neutre, avec une qualité très pure, absente, décalée, de pince-sans-rire, qui faisait entendre le vide (si plein) du texte à nu. Nicolas Bataille avait réglé ce jeu à la perfection[…] Comment s’étonner que cette pièce soit jouée, chaque soir, dans le même petit théâtre, depuis un demi-siècle ?[...]
[…] Mrs Smith entra en scène pour annoncer qu’il était neuf heures tandis qu’une horloge derrière, faisait entendre les 17 coups. C’était en 1950. Il en est toujours ainsi, chaque soir, dans La Cantatrice Chauve d’Eugène Ionesco au Théâtre de La Huchette, une salle de 95 places à deux pas de la place Saint Michel à Paris. Ce monument de ce que l’auteur, qui n’aimait pas l’expression « théâtre de l’absurde », appelait « théâtre de dérision », a toujours son metteur en scène d’origine, Nicolas Bataille, et un des membres de la distribution initiale, Odette Barrois, qui joue la bonne. Tout d’abord financé par l’épouse de Ionesco, qui y laissa sa chemise. La Cantatrice Chauve fut représentée devant des salles vides, avant de devenir la pièce jouée le plus longtemps et le plus souvent dans le monde […]
[…]Ce fut l’origine de cette anti-pièce qui devint une sorte de B-A BA de l’absurde. Ionesco avait cru avoir écrit « quelque chose comme la tragédie du langage ». Ce fut un succès comique. La pièce, créée au Théâtre des Noctambules en 1950, s’est jouée sans discontinuer depuis… La signification de La Cantatrice Chauve, nous a prévenu l’auteur, est de ne pas avoir de signification. Chez Ionesco, l’absurde naît fortuitement, le rire aussi, il ne faut pas trop s’éloigner des situations réelles dont il s’inspire. Pour déranger, il faut un sol. Ionesco est trop bien rêveur pour sombrer dans l’onirique[…]