UN PEU D’HISTOIRE

Le lieu

FOISONNEMENT

La rue de la HuchetteEn 1945, après quatre années d’occupation au fil desquelles la censure, le couvre-feu et les alertes ont quasiment étouffé la création théâtrale, la Libération a soulevé le couvercle d’une cocotte-minute en ébullition. Des voix se lèvent, aux timbres multiples et saisissants. Elles explorent le vide, l’absurdité, se tournent vers la parodie. Pour accueillir cette explosion, des petites salles de théâtre prolifèrent alors dans Paris, notamment au Quartier Latin : le Vieux Colombier, les Noctambules, le Quartier Latin, le théâtre Babylone, etc.

Un soir de septembre 1947, Georges Vitaly se promène dans le Quartier Latin. Avant de monter Les Epiphanies de Henri Pichette, avec Gérard Philipe et Maria Casarès, cet exilé russe de trente ans, vient de remporter le Grand Prix au concours des Jeunes Compagnies 1947 avec Le Mal Court, révélant à la fois un auteur et une actrice : Jacques Audiberti et Suzanne Flon. Vitaly est à la recherche d’un lieu où poursuivre ses expériences théâtrales.

UN THEATRE FAIT MAIN

Les sièges - 1976 © Maki

© Maki

Au milieu de la rue de la Huchette, derrière un rideau en ferraille à demi levé, il aperçoit une paire de jambes, de grands pieds qui marchent de long en large, une brouette descendant une pente. Vitaly passe sa tête sous le store et tombe nez à nez avec Marcel Pinard, un ancien camarade de cours d’art dramatique.

On raconte que Pinard, laboureur à Saint-Jean-Saint-Germain, avait eu un jour une illumination au milieu de son champ : il s’était vu propriétaire d’un théâtre.

Il vend son exploitation et monte à Paris. Mais après le cours Paupélix, faute de débouchés, Pinard doit exercer différents métiers. Il est comptable, mécanicien, démarcheur en assurances, ou encore porteur de filles aux Folies- Bergère, avant de se reconvertir dans le nettoyage à sec. Il n’a cependant pas renoncé à son vieux rêve : se produire sur les planches. À cette époque, il fréquente une certaine Marie-Thérèse Desportes, propriétaire de l’immeuble du 23, rue de la Huchette. Elle possède aussi la boutique située au rez-de-chaussée de l’immeuble, qu’elle accepte de louer à son amant et dont le seul titre de gloire est d’avoir abrité naguère un restaurant arménien Le Caucase, tenu par les parents du chanteur Charles Aznavour. Plus quelques épisodes non avérés tels que l’enfouissement d’un trésor dans les caves, en 1789, par les moines de Saint-Séverin, ou bien, un peu plus tard, la présence d’un mage prêchant une religion nouvelle fondée sur la nécromancie ésotérique…

L’ERE VITALY

Georges Vitaly - La quadrature du cercle - 1949 © Georges Henri

© Georges Henri

Pinard et Vitaly se mettent vite d’accord : le premier concédant à l’autre la location de la salle contre un franc symbolique, à charge pour Vitaly de mettre le théâtre en ordre de marche. Autrement dit obtenir la licence d’exploitation, financer l’installation technique – projecteurs, fauteuils, chauffage – mettre en route une véritable politique artistique, trouver des auteurs, engager des comédiens…

Commence alors une magnifique aventure qui va durer cinq ans, de 1948 à 1952, et qui verra la création de quelques textes essentiels du théâtre de la seconde moitié du XXe siècle : La Fête Noire et Pucelle de Jacques Audiberti, La Quadrature du Cercle de Valentin Kataiev, M. Bob’le de Georges Schéhadé, Edmée de P.-A. Bréal, La Belle Rombière de Guillaume Hanoteau… Dans lesquels s’illustrent des comédiens devenus célèbres depuis : Jacqueline Maillan, Claude Gensac, Monique Delaroche, Pierre Mondy, François Chaumette, Jacques Fabbri, Michel Roux…

LES ANNEES PINARD

Marcel Pinard - Caricature © David Moussu

© David Moussu

Mais le Théâtre de la Huchette est bientôt trop petit pour le bouillant directeur de troupe. Réclamé sur toutes les scènes de France et de Navarre, Georges Vitaly s’envole finalement vers le Théâtre La Bruyère, où il fera résonner haut et fort la gloire d’Audiberti.

Sous la seule direction de Marcel Pinard, La Huchette s’engage alors résolument dans un répertoire de création contemporaine. Déjà, Ionesco y figure en bonne place : Sept Petits Sketches en 1953 ; Le Tableau et Jacques ou la Soumission en 1955 avec Jean-Louis Trintignant, Tsilla Chelton et Reine Courtois…

GLOIRE ET GUERILLA

Couverture de La cantatrice chauve - Editions Gallimard - Typographie de Massin - Photo-graphie d'Henry Cohen - 1964Le 16 février 1957, date désormais historique, La Cantatrice Chauve et La Leçon, les deux premières pièces d’Eugène Ionesco, s’unissent définitivement. Cette reprise, financée par le cinéaste Louis Malle, ne devait durer qu’un mois. Mais semaine après semaine, mois après mois, année après année, la salle ne désemplit pas. Marcel Pinard peut même s’acheter un terrain à bâtir à la campagne et prendre des vacances. La troupe parcourt le monde. Le spectacle Ionesco inspire les plus grands artistes comme le photographe William Klein ou le graphiste Massin. En 1965, les acteurs du théâtre de La Huchette se constituent en coopérative, « Les Comédiens Associés », de manière à gérer un succès qui ne se dément plus.

La façade - 1976 © Maki

© Maki

Mais en 1975, Marcel Pinard meurt, terrassé par une crise cardiaque dans la minuscule caisse du théâtre. Pendant cinq ans, la troupe de la Huchette va se battre pour éviter que le lieu ne soit vendu et transformé en restaurant à touristes. Enfin, en 1980, à l’issue d’une longue bataille juridique, et alors que la salle est en piteux état, vingt-deux comédiens fondent la SARL « Théâtre de La Huchette » de manière à pouvoir reprendre la gérance du théâtre et en assurer la direction.

« En agissant de la sorte, soulignait l’ancien directeur Jacques Legré, nous avons voulu sauver un lieu, qui, dans le contexte actuel, était condamné, par son exiguïté même, à l’étouffement ; sauver un spectacle qui était devenu une institution et, aussi, donner à La Huchette les moyens de redevenir ce que ce théâtre était : un lieu de création ». C’est ainsi que depuis 1981, un spectacle de création est présenté tous les soirs à 21h à l’issue des deux pièces de Ionesco.

INDEMODABLE

© Phélip

© Phélip

Deux pièces qui sont encore
aujourd’hui à l’affiche du théâtre, plus d’un demi-siècle plus tard…
et qui font toujours salle comble.

Il s’agit là d’un phénomène de longévité unique dans l’histoire mondiale du théâtre : le spectacle Ionesco détient avec 56 ans à l’affiche le record du monde du spectacle joué sans interruption dans le même lieu.